D'une olympiade à l'autre... En 1968, deux poings gantés de noir s'élevaient dans l'air de Mexico: Tommie Smith et John Carlos, or et bronze de la course du 200 m, affichaient sur le podium mondial leur soutien aux Black Panthers et plus généralement à la lutte des Afro-Américains pour la défense de leurs droits civiques. En une photo, l'histoire s'écrivait.
Quarante ans plus tard, la Chine fait taire les voix dissidentes et, avec la bénédiction du CIO, exige des Jeux olympiques «apolitiques». Isaac Hayes, lui, meurt le 10 août 2008 dans sa maison de Memphis, à l'âge de 65 ans. Les causes du décès sont encore inconnues, la famille conjecture une crise cardiaque, mal qui l'avait déjà frappé il y a deux ans.
La mort de celui que l'on surnommait le «Moïse noir» pour sa capacité, crâne lisse, voix de baryton et torse orné de quincaillerie dorée, à subjuguer les foules, réveille comme par un coup de guitare wah-wah une époque ancienne et pourtant proche, un temps où musique populaire et aspirations sociales se jouaient à tempo égal, sur la même partition. Une décennie, de 1965 à 1975, où naïveté utopiste et radicalisme politique convergeaient vers les mêmes espoirs.
Hayes, pourtant, ne fut pas un «artiste politique». Il chantait les siestes polissonnes et l'amour romantique, qu'il épiçait de rodomontades viriles – son «double» animé, le cuistot de la série South Park, auquel il prêta sa voix dans les années 1990, abusa de cette réputation en vantant notamment le goût sans pareil de ses chocolate balls! Sans écrire sur la révolution armée, Hayes a néanmoins aidé à composer la bande-son émancipatrice d'une époque.
Pilier de Stax Records
Rhythm & blues, d'abord. Le jeune homme, orphelin de père et de mère, prête dès 1964 ses talents de pianiste et de saxophoniste au label de Memphis Stax Records, dont il écrira la légende en plus de 200 chansons composées pour les artistes «maison», Sam & Dave, The Astors et surtout Otis Redding, qu'il accompagne sur scène.
En 1967, Hayes éprouve en solo sa formule de r & b lustrée de jazz soft et de soul ultra-orchestrée: le début d'une carrière fructueuse où son groove sexy traverse de longues odyssées de cuivres et de guitares wah-wah. Au succès de Hot Buttered Soul (1969) succède la folie Shaft (1971): sa bande originale du plus fameux film de «blaxploitation», où le flic noir «tombe les filles et protège ses frères», se place numéro un aux USA.
De Marvin Gaye à Muhammad Ali, l'époque est au black is beautiful, et Isaac Hayes devient «Moïse», guide hédoniste que le Pharaon, pourtant, va rattraper. En 1975, la fête est finie. Le Vietnam est perdu et il vomit ses morts, beaucoup de jeunes Noirs. Hayes s'est endetté, il attaque Stax en justice, gagne mais devra verser à ses créanciers les bénéfices de ses futurs disques. Il se met en faillite personnelle en 1976, pour 9 millions de dollars. Fort de son image indéboulonnable, il passera les années 80 entre petits rôles de série télé (Miami Vice, Agence tous risques) et retours dispensables à coups de funk synthétique.
Début 1990, l'essor du rap, puisant à pleines mains dans ses grooves juteux, le remettra sous les projecteurs, ainsi que son adhésion tapageuse à la secte de scientologie. Paléo (1997) et Montreux (1996, 2002 et 2005) se souviennent de ses concerts. Mais c'est le héros de Shaft , viril et cool, qui collera à jamais au crâne poli d'Isaac Hayes, quatre fois marié et père de douze enfants.


